jeudi 2 mai 2013

Rêver la science

La science est comme le sexe. Parfois, il en sort quelque chose d'utile, mais ce n'est pas la raison pour laquelle nous le faisons. — Richard Feynman

Ça ne fait pas sérieux de le dire, mais la science est plus portée par le rêve que par des considérations pragmatiques. Le plus grand succès de la course à l'espace de la Guerre froide, ce ne fut pas d'aller sur la Lune, mais de faire rêver des générations d'enfants, qui devinrent scientifiques (ou plus récemment, fondateurs d'entreprises spatiales, comme Scaled Composites ou Planetary Resources).

Pie chart with main reason being 'build the iron man suit'
À ce propos, construire l'armure d'Iron Man coûterai à peu près le prix d'un Rafale, à savoir 100 millions – c'est donc tout à fait dans le budget de l'armée.

Projet Hieroglyph

Neil Stephenson (Le Samouraï virtuel) l'a très bien compris avec le projet Hieroglyph. Lors d'une conférence où il se lamentait que la science à perdu son dynamisme, il lui fut rétorqué ceci : C'est vous qui vous êtes relâché. C'est votre faute, à vous les écrivains de science-fiction. En ne décrivant que des scénarios pessimistes, vous ne faites plus rêver les jeunes.

Car c'est bien de ça qu'il s'agit. Un scientifique transforme un rêve en réalité. Un scientifique est inspiré, transporté par des poètes, ses véritables maîtres à penser, les écrivains de science-fiction. Si eux, les inspirateurs, perdent la flamme, que feront les scientifiques ? Des projets ennuyeux à rentabilité immédiate. Et, après un temps, la science s'essoufflera (elle ne s'éteindra pas — la science progressait déjà bien avant que la science-fiction existe).


La réussite d'un projet dépend de la motivation au moins autant que des moyens.

Aujourd'hui, nous avons un sursis, mais juste un sursis, avec Hollywood. La vague actuelle des comics reporte l'essoufflement de la science, mais pour combien de temps ? Déjà, des voix s'élèvent (parfois avec raison) pour critiquer les films basés sur les comics. Bientôt, l'intérêt pour ces films disparaîtra. Quel « relais de rêverie » restera-t-il aux scientifiques ?

Neil Stephenson, choqué (et probablement aussi flatté) de voir l'importance que la SF a pour la science, à donc mis sur pied le projet Hiéroglyph. Son objectif ? Refaire rêver les scientifiques, les motiver à chercher – et à trouver. Le projet Hieroglyph sera un recueil qui sortira en 2014. Les œuvres devront être optimistes et réalistes. no hacker, no hyperspace, no holocaust.

Rêver pour créer

L'esprit humain a besoin de vagabonder pour créer. Non, la science-fiction n'est pas de la sous-littérature. Non, le temps passé à lire de la SF n'est pas du temps gaspillé au lieu de faire des choses sérieuses. Pire encore, comme le montre l'exemple de Wells au XIXe siècle ou l'apologue science-fiction et prospective de Gérard Klein, c'est même en refusant d'être raisonnable qu'apparaissent certaines des plus grandes visions —; saviez-vous que c'est en rêve que Mendeleïev trouva son fameux tableau ?

La sérendépité, cette capacité à découvrir grâce au hasard, aux accidents ou aux maladresses, est largement reconnue et légitimée, mais la science-fiction, elle, est dénigrée ? Certes, ceux qui dénigrent la science-fiction sont rarement des scientifiques eux-mêmes. Ceci ne me rassure qu'un peu, cependant, car ces "non-scientifiques" sont des parents de futurs scientifiques ou des débloqueurs de crédits. Leur rôle est très important.

WipeOut:Quantum

Je terminerai avec WipeOut: Quantum. Avec ce projet, nous sommes exactement à la croisée de l'imagination et de la science.

Wipeout est une série de jeux vidéo de course à bord de véhicule futuristes en lévitation. Le premier opus est sorti en 1995 et a eu un fort impact sur la jeunesse de l'époque (dont votre serviteur). Notamment, il a inspiré des chercheurs qui, aujourd'hui, travaillent sur la lévitation quantique (terme impropre puisque ça marche aussi en suspension). Admirez.


Annexe : Imagination et prospective

H.G Wells a imaginé, dans ses écrits romancés, l'avion, le tank et la bombe atomique. Mais lorsqu'on lui demande de faire un pronostic “sérieux” sur ce qui se passera au milieu du vingtième siècle, il considère que les transports aériens n'ont, en 1902, pas d'avenir, que le tank n'est, en 1901, pas une in­vention raisonnable et, en 1924, qu'il s'écoulera des siècles avant qu'on ne parvienne à appliquer la théorie d'Einstein et à maîtriser la désintégra­tion de l'énergie.

En outre, son esprit se “refuse à conce­voir des sous-marins qui fassent autre chose qu'étouffer leur équipage ou s'échouer au fond de la mer.”

En 1913, au contraire, le père de Sherlock Holmes, Sir Arthur Conan Doyle écrit une nouvelle dans laquelle une nation européenne imaginaire réussit à imposer autour d'elle un blo­cus total à l'aide de sous-marins. Dans le même magazine, la rédaction inter­roge divers experts qui jugent l'histoire parfaitement invraisemblable, ne se­rait-ce que parce qu'elle envisage l'éventualité que les sous-marins tirent sur des navires non armés ! “Rien de tel que les ignorants pour avoir des instincts” écrivait Victor Hugo à son ami Nadar en 1864.

(Bernard Cazes, Histoire des futurs, 1986, cité dans 2100, Récit du prochain siècle, sous la direction de Thierry Gaudin, 1993)

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