mardi 9 juillet 2013

Café liberté “2050 : la machine intelligente ?”

Human slavery is wrong, insecure, and demoralizing. On mechanical slavery, on the slavery of the machine, the future of the world depends.

— Oscar Wilde, The Soul of Man Under Socialism, 1891

Oscar Wilde avait tout compris : l’homme a toujours désiré faire faire son travail par un autre. C’est même une loi fondamentale de la vie : dépenser le moins d’énergie possible pour arriver à ses fins.

A l’époque où il écrivait son essai, il condamnait l’esclavage des hommes par d’autres hommes (cœur : c’est mal et raison : ce n’est pas fiable). Mais au lieu de simplement pointer un problème, il reconnaissait aussi la nécessité et proposait une solution. Brillant.


La machine, l’esclave parfait

On a d’abord utilisé les éléments (faire sécher son linge au soleil), puis les animaux (labourer), voire les hommes (prisonniers, esclaves). Toujours accompagnés d’outils, mais ces outils ne pouvaient rien faire par eux-mêmes (une pince à linge, un araire ou des menottes n’ont jamais été, seuls, de grands exemples de productivité).

La Révolution industrielle introduisit la machine-outil. Pour la première fois, une machine pouvait travailler toute seule.

Les avantages des machines furent prompts à venir : moins chères à l’usage, pas de temps de formation, réplication rapide (au moins 6 ans pour un humain, rarement plus de 2 ans pour une machine) pas besoin de la former, jamais de revendications et personne pour les plaindre non plus. Leur endurance est supérieure à un humain et elles répètent fidèlement les tâches. Et en plus, on peut les améliorer après leur construction.

Avec le temps, les machines purent faire de plus en plus de choses alors qu’au même moment, le périmètre de ce que l’on peut faire faire à des humains se réduisait (sécurité, dignité, exigence…). La même tendance se retrouve sur les prix : les machines coûtent de moins en moins chers alors que les humains coûtent de plus en plus chers (revendications salariales, protection sociale, inspection du travail…).

Bref, les machines sont un rêve d’entrepreneur.



Quelques exemples

Plus de sécurité. La robotisation est un bon moyen de lutter contre la pénibilité et ses conséquences directes (santé, fort salaire, intervention limitée dans le temps voire l’espace) et indirecte (coût pour la sécurité sociale, difficulté d’embaucher, mauvaise presse). Dont un métier pénible par excellence : militaire ! Dans ce cas bien précis, la déshumanisation de la guerre changera la donne dans l’opinion publique. On se fiche que 500 robots meurent, alors que 20 humains…

Plus de temps pour les valides. Si un robot peut aider une personne dépendante (handicapé ou quatrième âge), alors ça fait moins de temps pris sur le parent (ou l’enfant, ou le conjoint). Plus facile de trouver ou conserver un emploi, pas besoin de cramer ses jours de congés ou de ponctionner son salaire pour une assistante médicale, possibilité de continuer à vivre pour soi. Les personnes dépendantes lucides sont moins rongées par le sentiment de culpabilité. Et quand l’assistant (parent, enfant, conjoint) s’occupe de la personne dépendante, elle le fait avec d’autant plus de bonne volonté et tout le monde y gagne. Argument particulièrement prégnant au Japon. Bien sûr, risque d’abus, mais ni plus ni moins qu’aujourd’hui. N’accusons pas la technologie pour nos propres fautes.

L’homme a de l’avenir

Humain has-been ?

  • Pour (faux) : société de consommation, donc avoir de l’argent pour acheter. Chômeur n’achète pas, donc société s’effondre. Le système technologique contiendrait les germes de sa propre chute : en privant les acheteurs des moyens d’acheter, il se condamne.
    • Accepter la fin du plein emploi et la création d’un revenu de base qui ne coûterai pas si cher que ça, surtout dans les pays offrant déjà des dizaines d’aides -- sans compter les coûts sociaux et psychologiques de la précarité. Mais pas le sujet.
  • Pour (faux) : vivre entouré de machines serait terrifiant -- elles seraient si froides…. Certes, notre filtre intellectuel sait donner une valeur méliorative à la réalité (“c’est vraiment arrivé”) et déprécier la fiction (“ce n’est qu’un film”). Qui n’a pas pleuré en découvrant Choi_Sung-Bong, orphelin, SDF et… chanteur d’opéra ? En prolongeant, l’humain éprouve de vrais sentiments et la machine ne pourra au mieux que les imiter. Rien ne vaut la réalité.
    • L’intelligence artificielle effectue des progrès considérables (Jules, 2006) et la progression exponentielle de la puissance des machines laisse rêveur (ou inquiet).
    • De plus, l’homme s’adapte étonnamment bien.
      • Anthropomorphisation des animaux de compagnie
      • Plasticité neuronale
      • Bambin de 3 ans utilisant un iPad
  • Ce qui nous étonne le plus, finalement, c’est nous-mêmes.

Faux : désacralisation de la valeur travail (work is overrated). Au niveau sociétal, ce n’est pas le travail qui compte, mais l’engagement, les sentiments d’implication et d’utilité. Bien des emplois ramènent un chèque, mais pas un engagement. Est-ce criminel de ne pas offrir un emploi abrutissant aux gens ? “Il faut bien que ce soit fait” ⇒ machines de plus en plus perfectionnées. “Travailler pour vivre”, “Vivre pour travailler”, Vivre pour s’accomplir. Sondage dans Forbes : les trois professions les plus heureuses sont les clercs, les pompiers, les infirmières. Point commun : avoir du sens immédiat, s’approprier son activité.

La transition laborale

À l’image de la transition démographique, où la baisse de la natalité ne suit qu’avec retard celle de la mortalité, dans la transition laborale, la réorientation de l’activité humaine ne suit qu’avec retard la baisse du travail humain.

Et de même que la transition démographique occasionne son lot de catastrophes (famines, guerres…), la transition laborale occasionne de nombreuses crispations (chômage de masse, précarité, sentiment d’inutilité et coûteuse surmédication…)

La première de ces crispations eut lieu dans la Grande-Bretagne du XVIIIe siècle, lorsqu’Edward Ludlam détruisit des machines à tisser[noe]. Le siècle suivant vit l’émergence du luddisme, un mouvement d’opposition violente à la mécanisation, qui volait les emplois des ouvriers. De nos jours, Unabomber et les néo-luddites et bioluddites font parler d’eux.

Il me semble que c’est lié à une perception incomplète de la transition. Imaginez que vous videz le liquide d’un récipient pour le mettre dans un autre. Si vous ne voyez que le fait que l’on vide le liquide sans voir qu’on le met ensuite dans un autre, alors vous n’avez pas toute l’image et la colère est compréhensible — vous ne voyez qu’une destruction là où il y a une transition. Il n’en reste pas moins que votre analyse est erronée. Mais il ne faut pas vous blâmer pour votre analyse. Il faut soit vous blâmer pour votre refus de chercher à voir la totalité de l’image ou bien blâmer autrui pour ne pas vous avoir permis de voir toute l’image.

Et c’est toujours plus facile de trouver un bouc-émissaire (l’étranger, ma machine, les banques) que de remettre en cause ses habitudes.

“Les droits des robots”

Ne nous leurrons pas : dès qu’un objet ou un être vivant est souvent avec nous, nous lui attachons une valeur affective. Animaux de compagnie, mais aussi doudou. Des études sur le recyclage des téléphones mobiles ont montré combien on s’attache à cet objet qui est toujours avec nous, qui nous “connaît bien”…

Il est clair que le même phénomène psychologique de transfert se fera avec les machines “intelligentes”. Elles parlent, elles réagissent à nos actes et paroles. Franchement, on s’attache à C-3PO, le robot de protocole de Star Wars[note] — Anakin Skywalker lui aurait donné le chiffre 3 car il le considère comme le troisième membre de sa famille, après sa mère et lui-même. Et bien sûr, on ne peut oublier A.I. Intelligence artificielle, ce film si touchant sur un robot garçon. Et si c’est encore aujourd’hui une fiction, chaque année nous rapproche de la réalité.

Un grand défi des roboticiens est que nous ne développions pas des sentiments pour nos “esclaves”. À mon sens, c’est peine perdu, ça adviendra et les robots feront littéralement partie de la famille. Alors, à la manière des animaux de compagnie ou des grands singes, on commencera à exiger des droits pour les robots. Après la SPA, la SPR ? Totalement plausible.

Le plus dur, ce sera d’éviter que l’histoire de répète. L’abolition de l’esclavage mécanique aurait-il un sens ? Contrairement à un esclave humain, un robot peut être programmé pour aimer être esclave. L’homme bicentenaire (le film, pas le livre) montre exactement ce que peut être de donner la liberté à un être qui n’en veut pas.

Risque existentiel : la loi de Moore et la singularité

La transition laborale est un risque réel, mais encore facile à comprendre. Les droits des robots, sont déjà plus délicats à gérer. Mais La Singularité, c’est tout autre chose. Petit retour en arrière.

  1. 1950[note] : un grand mathématicien, Alan Turing, prédit que la technologie évoluera de plus en plus vite. Gordon Moore (Loi de Moore, 1965) comme Ray Kurzweil (Loi des retours accélérés, 1999) ont popularisé le concept.
  2. 1962[note] : un autre grand mathématicien, John von Neumann tire les conclusions de la chose : il finira par arriver un moment où les humains, qui ont une progression linéaire, ne pourront pas suivre l’évolution exponentielle de la technologie ; ce moment, ce sera la Singularité[note]. Ray Kurzweil lui a même donné une date, 2045.

Comprendre l’idée, c’est très simple. L’accepter, c’est déjà plus dur. Quant à réfléchir aux conséquences et que faire avec… C’est là que ça devient intéressant.

Conclusion

Travail par des machines inévitable, réduction continue du “domaine réservé” de l’homme.

  • Solution dystopique : société d’oisifs abrutis.
  • Solution utopique : société de citoyens engagés.
  • Solution d’échec : incapacité à s’approprier la technologie, guerre et recul de la civilisation (type chute de Rome).
  • Non-solution : Singularité.
  • Solution réaliste : un mélange des deux premiers à moyen-terme. Et à long-terme ?

Le feu peut cuire les aliments comme brûler les hommes. Tout comme l’acceptation de la mort, l’acceptation du travail est une rationalisation, un moyen de justifier l’inévitable. Une fois que ça devient évitable, il nous faut modifier nos schémas de pensée.

Enjeu politique : que faire de notre temps retrouvé ? Important d’y réfléchir dès aujourd’hui, pour une société choisie et non une société subie.

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