mardi 30 juillet 2013

Comment je ne suis pas devenu végétarien

Initialement publié le 19 septembre 2006

Dans le cadre du dossier de Courrier International : « Animaux, quels droits ? ».

Interpellé par la lecture d’Animal Liberation [La libération animale] (Amazon*), le classique du philosophe Peter Singer, un journaliste se lance dans une réflexion sur les droits des animaux.

J’ai ajouté quelques notes personnelles.


La première fois que j’ai ouvert le livre de Peter Singer Animal Liberation, je dînais seul dans un steak house, tâchant de savourer une entrecôte cuite à point. Ce que j’étais en train de faire équivalait à lire en 1852 La Case de l’Oncle Tom dans une plantation du Sud profond. Singer et la troupe de ses disciples nous invite à imaginer un futur où les gens considéreront ce repas et ce steak house comme les vestiges d’une époque arriérée. Manger de la viande, porter du cuir ou des fourrures, faire des expérimentations animales, tuer des animaux pour le sport, toutes ces pratiques qui nous semblent tout à fait normales seront un jour considérées comme des actes de barbarie. Et nous serons conduits à considérer le spécisme, la distinction entre l’espèce humaine et les autres espèces animales, comme une forme de discrimination aussi indéfendable que le racisme ou l’antisémitisme.

Dès 1975, lorsqu’Animal Liberation fut publié pour la première fois, Singer, un philosophe australien qui enseigne à présent à Princeton, avait le sentiment qu’il allait dans le sens de l’Histoire. Lentement mais sûrement, le cercle de la considération morale de l’homme blanc s’étendait. D’abord pour y admettre les Noirs, puis les femmes, puis les gays. Dans chacun de ces cas, un groupe jadis considéré comme trop différent du « nous » prédominant pour mériter des droits civiques fut intégré au « club ». C’était au tour des animaux.

Un nouveau mème

Que la libération animale soit la prochaine avancée du progrès moral n’est plus une idée marginale. Un nombre croissant de philosophes, de professeurs de droit et de militants sont convaincus que le grand combat moral de notre temps sera celui pour le droit des animaux.

C’est en Europe que le mouvement a remporté ses plus grandes victoires. En 2002, l’Allemagne a été la première nation à donner aux animaux un droit constitutionnel en ajoutant les mots et des animaux à une clause constitutionnelle obligeant l’État à respecter et à protéger la dignité des êtres humains. L’élevage des animaux pour leur fourrure vient d’être récemment interdit en Angleterre. Dans plusieurs pays européens, on n’a plus le droit de confiner les truites dans des caissons, ni d’élever des poules en batterie. Les Suisses ont amendé leurs lois pour modifier le statut des animaux afin qu’ils ne soient plus considérés comme des « choses », mais comme des « êtres ».

Bien qu’aux yeux de la loi américaine, les animaux soient toujours considérés comme des choses, le changement est dans l’air. Trente-sept états ont récemment adopté des lois qui rendent délictueux certains actes de cruauté envers les animaux. À la suite d’actions militantes, McDonald’s et Burger King ont fait adopter des améliorations sensibles dans l’abattage des animaux de boucherie. L’industrie agroalimentaire, celle des cosmétiques et celle du prêt-à-porter se démènent pour tenter de désamorcer les préoccupations croissantes du public à l’égard du bien-être animal. Un récent sondage de l’institut Zobby montre que 51 % pensent que les primates peuvent prétendre aux mêmes droits que les enfants.

Les regards sur les animaux

Cette année, aux États-Unis, la moitié des chiens recevront un cadeau de Noël, et pourtant peu d’entre nous s’attarderont sur l’existence misérable du cochon — un animal au moins aussi intelligent que le chien —, qui finira en jambon de Noël (Du coup, je ne vois pas pourquoi, on ne pourrait pas manger du chien et avoir des cochons de compagnie). Nous tolérons cette dichotomie, car l’existence que mène le cochon a disparu de notre vue. La viande vient d’un magasin où elle est conditionnée de manière à ressembler aussi peu que possible à des morceaux d’animaux.

Il y a plusieurs années, le critique anglais John Berger a écrit Why Look at Animals? [Pourquoi regarder les animaux ?], un essai dans lequel il suggère que la perte du contact quotidien avec les animaux a brouillé notre relation avec les autres espèces. Le contact visuel, toujours un peu troublant, nous fournissait un rappel vivace et quotidien du fait que les animaux nous sont à la fois semblables et dissemblables. Dans leurs yeux, nous apercevions, de façon fugitive, quelque chose d’indubitablement familier (la souffrance, la peur, la tendresse) et quelque chose d’irrémédiablement étranger. C’est sur ces paradoxes que des générations ont construit une relation leur permettant tout à la fois de respecter les animaux et de les manger sans avoir à détourner le regard.

Mais il semblerait que cet accommodement ait vécu et qu’il faille aujourd’hui choisir entre détourner le regard ou devenir végétarien. En ce qui me concerne, aucune des deux options ne me convient. Ce qui peut sans doute expliquer pourquoi je me suis retrouvé à lire Animal Liberation dans un steak house.

Animal Liberation

L’ouvrage de Peter Stinger, qui combine la rigueur de l’argumentation philosophique et des descriptions journalistiques, a converti des milliers et des milliers de gens au végétarisme et il ne m’a pas fallu longtemps pour deviner pourquoi. En quelques pages, il est parvenu à me mettre sur la défensive.

Les arguments de Singer sont d’une simplicité désarmante et, si l’on accepte les prémisses, difficiles à réfuter. Prenons par exemple le principe de l’égalité : la plupart des gens l’accepteront d’emblée, tout en sachant que certains sont plus malins que d’autres ou plus beaux ou plus doués. L’égalité est une idée morale, pas une assertion factuelle, écrit Peter Singer. L’idée morale est que les intérêts de chacun doivent faire l’objet d’une considération égale, en dépit des capacités différentes dont ils peuvent jouir. Bien joué ! De nombreux philosophes ont assumé ce point de vue. Mais ils sont beaucoup moins nombreux à avoir franchi l’étape logique suivante. Si posséder un haut degré d’intelligence ne donne pas à un être humain le droit d’en exploiter un autre à ses propres fins, comment la supériorité intellectuelle des humains pourrait-elle leur conférer le droit d’exploiter les non-humains à leur avantage ?

Voilà qui constitue le cœur de l’argumentation de Singer, et c’est à partir de là que j’ai commencé à griffonner des objections dans la marge de son livre, car les êtres humains diffèrent des animaux de manière moralement significative. Effectivement, Singer le reconnaît, et c’est pourquoi il ne convient pas de traiter les enfants comme des cochons, souligne-t-il. Il est dans l’intérêt des enfants d’êtres éduqués et dans celui des cochons de se vautrer dans la boue. Mais l’un des intérêts primordiaux que les humains partagent avec les cochons et toutes les créatures douées de sensations, c’est celui d’éviter la souffrance.

Bentham et la souffrance

À ce point de son raisonnement, Singer cite un passage célèbre de Jeremy Bentham, philosophe utilitariste du XVIIIe siècle, qui est la grande source d’inspiration du mouvement en faveur des droits des animaux. Bentham écrivait en 1789, peu après que les colonies françaises eurent libéré leurs esclaves noirs et leur eurent accordé des droits fondamentaux. Le jour viendra peut-être, spécule-t-il, où le reste des animaux de la Création obtiendra ces droits.

Bentham se demande ensuite ce qui légitime chez un être vivant le droit à la considération morale. Est-ce la faculté de raison ou la faculté de discours ? Évidemment non, bien qu’un cheval ou un chien adulte soient, sans conteste, plus rationnels et plus sociables qu’un nourrisson. Sa conclusion ? La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? Mais : peuvent-ils souffrir ?

Bentham utilise ici une carte que les philosophes appellent l’« argument des cas limites ». Telle est sa teneur : il y certains humains (les nourrissons, des retardés mentaux très atteints, des déments) dont les fonctions mentales ne sauraient soutenir la comparaison avec celle du chimpanzé. Nous ne les en incluons pas moins dans la sphère de notre considération morale.

Discrimination ?

Alors, selon quels critères devrions-nous en exclure les chimpanzés ? Parce que c’est un chimpanzé et qu’eux sont des humains ! ai-je furieusement gribouillé dans la marge. Mais, pour Singer, cela ne suffit pas. Exclure le chimpanzé de la considération morale simplement parce qu’il n’est pas humain n’est pas différent que d’en exclure un esclave simplement parce qu’il n’est pas blanc. De la même façon que nous qualifions ce genre d’exclusion de raciste, les partisans des droits des animaux soutiennent qu’il est spéciste de discriminer le chimpanzé. Mais les différences entre les Noirs et les Blancs sont insignifiantes comparées aux différences entre mon fils et un chimpanzé ! Singer contre-attaque en nous demandant d’imaginer une société hypothétique qui pratiquerait la discrimination entre ses membres à partir de critères significatifs comme l’intelligence (Bienvenue à Gattaca). Si ce schéma offense notre sens de l’égalité, alors pourquoi le fait que les animaux n’ont pas certaines caractéristiques humaines devrait-il constituer un critère de discrimination ?


C’est à ce moment-là que j’ai posé ma fourchette. Car si je crois que l’égalité est fondée sur les intérêts du sujet plutôt que sur ses caractéristiques, alors je dois soit prendre en compte les intérêts du jeune bœuf dont je me nourris, soit admettre que je suis un spéciste. Pour l’heure, je décidais de reconnaître l’accusation et de plaider coupable. Et je finis mon steak. Mais Singer avait semé les graines du doute dans mon esprit et, dans les jours qui suivirent, elles se mirent à germer. Se pouvait-il que le spécisme soit un jour considéré comme un mal comparable au racisme ? (la notion même de spécisme n’est-elle pas un anthropocentrisme de plus ?)

L’élevage industriel

Voilà ce qui m’a amené, avec répugnance, mais inévitablement, à me pencher sur ce qui se passe dans les élevages industriels américains. Visiter une usine d’élevage industriel en batterie, c’est pénétrer dans un univers hautement technologique et cartésien : les animaux sont traités comme des machines incapables d’éprouver de la souffrance (voir tableau de la souffrance animale). Et comme aucune personne sensée ne peut encore croire cela aujourd’hui, l’élevage industriel suppose que ses opérateurs se voilent la face et que le public détourne le regard.

Comment ça se passe…

D’après tout ce que j’ai lu, les pires sont les élevages de poules pondeuses et de cochons. Au moins, aux États-Unis, les bœufs d’élevage vivent en plein air, quoiqu’enfoncés jusqu’aux chevilles dans leurs propres déjections et soumis à un régime qui les rend malades. Et les poulets d’élevage, bien qu’on leur coupe l’extrémité du bec avec un couteau chauffé afin qu’ils ne s’entre-dévorent pas sous l’effet du stress dû au confinement, ne passent pas les huit semaines que compte leur vie dans des cages trop petites pour leur permettre de battre des ailes.

…pour les poules…

Ce sort est réservé aux poules pondeuses qui passent leur brève existence entassées par demi-douzaines dans une cage dont les sols pourraient être recouverts d’une seule page de magazine. Chacun des instincts naturels de cet animal est contrarié au point de le conduire à une série de « vices » comportementaux, comme le cannibalisme ou le fait de frotter son corps contre les mailles de la cage jusqu’à ce qu’il soit déplumé et sanglant. Les 10 % de poules qui en meurent sont intégrées dans les coûts de production. Et, quand le rendement des autres commence à décliner, les poules sont « poussées », c’est-à-dire privées d’eau, de nourriture et de lumière pendant plusieurs jours, afin de stimuler une dernière ponte avant qu’elles en aient fini avec leur existence et leur tâche.

…et les cochons

Maintenant que je vous ai coupé l’appétit pour les œufs, je voudrais vous parler du bacon et signaler une seule pratique — en aucun cas la pire — dans la production porcine moderne, laquelle met en évidence la complexe folie d’une logique industrielle irréprochable. Les porcelets élevés en batterie sont sevrés dix jours après leur naissance — alors que le sevrage prend treize semaines dans des conditions naturelles — parce qu’ainsi ils engraissent plus vite grâce à leur nourriture enrichie d’hormones et d’antibiotiques. Ce sevrage prématuré laisse aux cochonnets, toute leur vie durant, le besoin maladif de sucer et de mastiquer, un désir qu’ils satisfont, en batterie, en mordant la queue de l’animal qui se trouve à proximité. La solution que préconise le ministère de l’Agriculture s’appelle l’écourtage des queues. À l’aide d’une paire de pinces et sans anesthésie, la majeure partie de la queue — mais pas toute — est cisaillée. Pourquoi laisser un petit moignon ? Parce que le but n’est pas d’amputer l’objet des mordillements, mais de le rendre plus sensible. Ainsi, une morsure sur la queue deviendra si douloureuse que même le plus démoralisé des cochons se battra pour l’éviter.

Dominion

L’essentiel de cette description est tiré du livre récent de Matthew Scully, Dominion (Amazon*), où il se livre à une effroyable description d’un élevage porcin en Caroline du Sud.

Scully, un conservateur chrétien, ne fait montre d’aucune indulgence envers les discours gauchisants des défendeurs des droits des animaux. Il soutient en revanche que, puisque Dieu a confié à l’homme la domination sur les animaux, il lui a également enjoint de leur témoigner de la miséricorde. Nous sommes appelés à les traiter avec bonté, non parce qu’ils ont des droits, du pouvoir ou qu’ils peuvent prétendre à l’égalité, […] mais parce qu’ils sont, face à nous, inégaux et impuissants.

Scully appelle nos actuelles fermes d’élevage industriel notre pire cauchemar et il n’hésite pas à nommer la cause de tout cela, le capitalisme sans entrave (ce qui explique peut-être qu’il ait démissionné de l’administration Bush peu avant la publication de ce livre). Une contradiction a toujours existé entre l’impératif capitaliste d’optimisation de l’efficacité et les impératifs moraux de la religion ou de la vie en communauté. La dynamique économique tend à éroder les soubassements moraux de la société, dont fait partie la miséricorde à l’égard des animaux. Dans les élevages industriels, la vie est réduite à une production de protéines. Le vénérable mot souffrance devient stress : un problème économique à la recherche d’une solution économique comme l’écourtage des queues, l’épointage des becs ou, comme l’envisage à présent l’industrie de l’élevage industriel, l’extraction pure et simple du gène du stress chez le cochon et le poulet (ce qui à mon sens serait une très bonne chose).

Polyface

Le végétarisme ne semble pas être une réponse déraisonnable à tous ces maux. Qui voudrait se rendre complice de la torture de ces animaux en en mangeant la chair ? Mais, avant que vous n’abjuriez totalement vos appétits carnassiers, laissez-moi vous parler d’un tout autre sort réservé aux animaux de ferme. Il ne s’agit pas d’un cas représentatif et, pourtant, son existence même éclaire la question morale de l’élevage des animaux sous un jour radicalement différent.

La ferme Polyface occupe 550 acres [environ 2225 kilomètres carrés] de prairies et de forêts dans la vallée de Shanandoah, en Virginie. C’est ici que Joel Salatin et sa famille élèvent six sortes d’animaux, des bœufs, des cochons, des poulets, des lapins, des dindes et des moutons, dans une symbiose conçue pour permettre, selon les propres mots de Salatin, d’exprimer pleinement sa singularité physiologique. Concrètement, cela signifie que les poulets de Salatin vivent comme des poulets, que ses vaches vivent comme des vaches et que ses cochons vivent comme des cochons.

Comme en pleine nature, où les oiseaux ont tendance à suivre les herbivores, lorsque les vaches de Salatin ont fini de paître dans une prairie, il les rentre et remorque à la place un poulailler mobile qui abrite plusieurs centaines de poules pondeuses. Les poules se déploient sur la prairie et picorent l’herbe courte et les larves qui se trouvent dans les bouses des vaches, épandant ainsi le fumier bovin et éliminant le problème des parasites. Ce régime de ver et d’herbe produit des œufs exceptionnellement goûteux et des poulets heureux dont les déjections azotées engraissent la prairie. Après quelques semaines, les poulets sont retirés de la pâture et vient le tour des moutons, qui se repaissent de la repousse épaisse ainsi que de certaines espèces d’herbes (comme les orties et les solanacées) auxquelles les bovins et les poulets ne touchent pas.

Au cours de la journée que j’ai passé dans l’extraordinaire ferme de Joel Salatin, j’ai beaucoup médité sur le végétarisme et les droits des animaux. Beaucoup de ce que j’avais lu et accepté me paraissait différent vu d’ici. Pour de nombreux militants des droits des animaux, même la ferme Polyface est un camp de la mort. Mais, en regardant ces animaux, je voyais la défense de leurs droits comme l’affêterie sentimentale qu’elle est (j’aime beaucoup ce terme). Si l’on peut identifier la souffrance animale au premier coup d’œil, on peut aussi reconnaître un animal heureux et, ici, j’en ai vu en abondance.

Symbiose

Pour n’importe quel animal, le bonheur semble consister en la possibilité d’exprimer son caractère de créature, son caractère essentiel de cochon, de loup, de poulet. Pour les espèces domestiques, une bonne vie, si l’on peut l’appeler ainsi, ne peut se concevoir sans les humains, sans nos fermes, et donc sans la consommation de viande. C’est ici que les tenants des droits des animaux semblent trahir une profonde ignorance des œuvres de la nature. Penser à la domestication comme une forme d’esclavage ou même d’exploitation est une erreur d’interprétation sur la relation entière qui nous lie aux animaux domestiques, c’est projeter une idée humaine de pouvoir sur ce qui est en fait une relation mutuelle entre espèces.

L’existence même du phénomène de la prédation — des animaux qui en mangent d’autres — est la cause de beaucoup de lamentations angoissées dans les cercles des défenseurs des droits des animaux. Il faut bien admettre, écrit Singer, que l’existence des animaux carnivores pose un problème pour les fondements éthiques de la libération animale. Les mouvements de libération des animaux font preuve d’un côté extrêmement puritain, une sorte de sentiment de gêne persistant envers notre propre animalité, mais également envers celle des animaux eux-mêmes.

Quoi qu’il en soit, il peut nous apparaître que la prédation n’est pas une question de morale ou de politique ; c’est une question de symbiose. Quelle que soit la férocité du loup envers le cerf dont il se nourrit, le troupeau compte sur lui pour son bien-être, car, sans prédateur pour éclaircir ses rangs, les cerfs seraient trop nombreux pour leur biotope et mourraient de faim. Dans beaucoup d’endroits, les chasseurs ont remplacé le rôle écologique des prédateurs. Les poulets dépendent également pour la perpétuation de leur bien-être de leur prédateur humain, pas les poulets en tant qu’individus, mais en tant qu’espèce. La meilleure façon d’aboutir à l’extinction des poulets serait de leur accorder un « droit à la vie » (voir la nécessité de la transition démographique pour l’espèce humaine, transition que les animaux ne peuvent initier pour eux-mêmes - or, personne ne peut le faire à leur place…)

Individualisme

Et voilà où ça coince : les militants des droits des animaux ne se soucient pas des espèces, mais seulement des individus. Tom Regan, l’auteur de The Case for Animal Rights [La défense du droit des animaux] affirme froidement que parce que les espèces ne sont pas des individus, […] la vision légaliste ne leur reconnaît aucun droit moral, pas même le droit à la survie. Singer abonde dans son sens et affirme que seuls les animaux en tant qu’individus ont des intérêts. Mais, bien évidemment, une espèce peut avoir un intérêt en propre — sa survie, en l’occurrence —, comme une nation, une communauté ou une société commerciale. Les préoccupations exclusives des tenants des droits des animaux, à l’égard des animaux en tant qu’individus, sont parfaitement logiques puisqu’elles prennent leur racine dans une culture d’individualisme libéral (l’anti-spécisme, dérive d’une société outrancièrement individualiste ? Ne pas confondre cet anti-spéciste et la volonté de rendre les animaux heureux). Le sont-elle pour autant à l’aune de la nature ?

Méditer sur de telles questions depuis la perspective d’une ferme permet d’apprécier à quel point l’idéologie des droits des animaux est étroite et urbaine. Elle ne peut prospérer que dans un monde où les gens ont perdu le contact avec la nature, où les animaux ne représentent plus un danger et où la maîtrise de l’homme sur la nature semble absolue.

Singer écrit : Dans notre vie ordinaire, il n’y a pas d’importants conflits d’intérêts entre les humains et les animaux non-humains. Un fermier vous ferait pourtant remarquer que même un végétalien a des « conflits d’intérêts importants » avec les animaux. Les graminées que mangent les végétaliens sont récoltées avec une moissonneuse-batteuse qui déchiquette les rats des champs pendant que le tracteur du fermier écrase les chiens de prairie dans leur terrier et que les pesticides font périr les oiseaux (sur ce point des pesticides, le contre-argument vient tout de suite à l’esprit : remplacer les pesticides par des insectes). Steve Davis, un scientifique animalier de l’université de l’Oregon a estimé que, si les États-Unis devaient adopter un régime strictement végétarien, le nombre total des animaux tués chaque année augmenterait de facto, car les pâturages devraient céder la place aux cultures. Davis soutient que, si notre but est de tuer le moins d’animaux possible, alors, il convient de se nourrir de l’animal le plus gros possible vivant sur la terre la moins intensément cultivée, ce qui signifierait du bœuf élevé en plein air dans l’assiette de tout le monde. Par ailleurs, il est douteux que l’on puisse établir une agriculture durable sans qu’il y ait d’animaux pour absorber et produire des substances alimentaires et soutenir la production alimentaire locale.

Si notre préoccupation, c’est la bonne santé de la nature plutôt que l’infernale cohérence de nos codes moraux, alors, manger de la viande peut paraître le sommet de l’éthique.

Que faire ?

Tout cela me donne à pense que les gens qui se sentent concernés devraient œuvrer non pas en faveur des droits des animaux, mais en faveur de leur bien-être. Ce qui devrait nous préoccuper, ce n’est pas l’abattage des animaux, mais leur souffrance. Au cours de ma visite à la ferme Polyface, Salatin m’a montré l’abattoir de plein air qu’il a construit derrière sa ferme. C’est une sorte de cuisine de plein air élevée sur une dalle de béton avec des éviers en acier inoxydable, des réservoirs d’eau bouillante, une machine à plumer et des cônes métalliques pour maintenir les volatiles la tête en bas pendant qu’ils sont saignés. Abattre et préparer les poulets n’est pas une tâche agréable, mais Salatin tient à l’accomplir lui-même. Toute personne qui veut y assister est bienvenue.

Rien de plus outrecuidant que l’idée selon laquelle seul l’homme moderne a un problème avec le fait de tuer les animaux. Prendre une vie est un événement capital et, depuis des milliers d’années, les hommes ont œuvré pour justifier l’abattage d’animaux. Les rituels ont joué un rôle crucial pour nous permettre d’en apprécier le coût moral. Les Amérindiens et d’autres ethnies de chasseurs-cueilleurs remerciaient leurs proies de leur offrir leur vie afin qu’ils puissent se nourrir. Dans la Grèce Antique, les prêtres qui étaient responsables de l’abattage — des prêtres ? ! aujourd’hui, nous confions cette tâche à des smicards — aspergeaient d’eau sacrée le front des animaux qui devaient être sacrifiés. Les bêtes s’ébrouaient en remuant la tête, ce qui était considéré comme un signe d’assentiment de leur part.

L’abattoir en plein air de Salatin est d’un point de vue moral, une idée forte. Quelqu’un qui met à mort un poulet dans un endroit où il peut être observé de tous est enclin à le faire scrupuleusement, avec de la considération aussi bien pour l’animal que pour la personne qui va le manger. Cela va sembler chimérique, mais il suffirait, peut-être, pour réhabiliter l’élevage industriel, de faire adopter une loi qui demanderait que les murs de béton et d’acier des centres d’élevage en batterie et des abattoirs soient remplacés par… des parois de verre. Si les murs de notre industrie de la viande devaient devenir transparents, au sens propre comme au sens figuré, nous cesserions de procéder de la manière actuelle. Bien sûr, la viande deviendrait un peu plus chère et nous en mangerions certainement moins, mais peut-être que, lorsque nous mangerions des animaux, nous ferions avec la conscience, le cérémonial et le respect qu’ils méritent.

Michael Pollan, The New York Times Magazine, New York

Pour aller plus loin, voir :

  • la boucle cybernétique individu-société-espèce d’Edgar Morin. Armé de cette grille de lecture, on peut de manière plus pertinente poser un regard sur le monde.
  • Le sentiment « animalitaire », sur cette affèterie sentimentale, principalement une lubie d’urbains qui ne connaissent pas la nature et en projettent une vision idéalisée et, finalement, pas du tout naturelle ou écologique.
  • « Douce Nuit », de Dino Buzzati (j’en avais déjà parlé dans cinq livres). Extrait du recueil de nouvelles Le K. (FNAC, Amazon*), cette nouvelle illustre bien cette vision erronée et puérile de la nature, en mettant en contraste la vision humaine et les scènes de carnage banales dans un jardin.

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